Penser la technique à l'âge de la technologie

Dans cette première leçon d'introduction au cours de Philosophie de l'Art et de la Technique donné à l'Institut Philanjadthropos en 2016, le philosophe Fabrice Hadjadj montre la difficulté de critiquer la technologie d'aujourd'hui en des termes autres que ceux qui sont justement façonnés par cette même technologie. Sa thèse principale est que ce qu'on appelle "technique" n'est pas un simple à côté de la vie humaine: le savoir, l'agir et le faire (une technique qui cherche à transformer la matière) sont profondément liés. Notre mode de faire a une grande influence sur notre manière d'agir et de voir. La technique n'est pas un simple ensemble de machines, mais conditionne notre perception du réel. Durée 42 minutes. Niveau grand public instruit. Image: Silex/couteau néolithique (2900 - 1600 BCE). Photo: The Portable Antiquities Scheme / The Trustees of the British Museum.

"La technique semble désormais empiéter sur tous les domaines de l’activité humaine. La science se transforme en technoscience. La morale se fait gestion des ressources et management. La parole est livrée aux techniques de communication ; l’amour, au Kâma-Sûtra. Il n’est pas même jusqu’à l’évangélisation qui ne soit atteinte : on la conçoit aisément comme la nécessité d’allier Facebook à la Sainte Face, et Twitter à l’Esprit Saint. Il ne s’agit plus d’être, mais de faire (l’amour ou un beau discours). Mais un faire qui ne se fonde plus sur l’être ne peut en vérité que défaire, et sa volonté de puissance cache une impuissance radicale, qui asservit au lieu d’élever, qui manipule au lieu d’engendrer.
L’enjeu de ce cours sera donc, avec Aristote et saint Thomas, de distinguer la technè (faire), de la praxis (agir) et de l’epistèmè (savoir), pour montrer en quoi le savoir-faire n’est pas d’abord un savoir, et en quoi la perfection de l’art ne se situe pas sur la même ligne que la perfection morale. Nous observerons aussi pourquoi la confusion, aussi bien que la séparation de ces trois espèces de vertu, est désastreuse.
Puis il nous faudra voir comment s’est opéré le passage de la technè des Anciens à la technique des Modernes, pour essayer de penser l’empire technocratique de notre époque (qui ne semble d’ailleurs plus une époque, mais un délai). Nous verrons à quel point les écrans font écran, en dépit de leurs nombreuses « fenêtres » et « icônes », et que nos GPS nous égarent systématiquement, quand il s’agit d’être simplement ici. Karl Marx, Heidegger, Günther Anders, Hannah Arendt, Hans Jonas, Ivan Illich et quelques autres nous accompagneront dans cette tâche."

Source:https://www.e-philanthropos.org/cours-elearning/des-fin-fevrier-2016-cours-regulier-de-philosophie-de-lart-et-de-la-technique/